n° 23 – Maison Tarazī
- Arabe : بيت ترزي
- Translittération : Bayt Tarazī
- Autres appellations : Qaṣr Khiḍr Tarazī, Bayt Khiḍr Anṭūn Rizq Tarazī
Localisation
La maison est située au cœur de Gaza-ville, dans le quartier d’al-Rimāl, dans la zone moderne à la limite de la vielle ville, à Gaza al-Jadīda, à l’ouest du cinéma al-Naṣr, rue ʿUmar al-Mukhtār.
Coordonnées : 34.455163 ; 31.510982

© Google Maps – Capture d’écran en juin 2026.
Onomastique
Le patronyme Tarazī est un nom palestinien d’origine chrétienne. Il s’agit d’une translittération simplifiée de l’arabe Ṭarrāzī, forme de nisba dérivée du substantif ṭarrāz (le brodeur, ou artisan spécialisé dans la décoration des étoffes[1], activité associée aux ateliers officiels appelés ṭirāz)[2].
La forme moderne Tarazī résulte des pratiques de translittération mises en place à l’époque ottomane et fixées au XIXᵉ siècle, lorsque les registres administratifs et les documents consulaires européens ont établi des formes latinisées simplifiées des patronymes. Dans ce contexte, la translittération scientifique « Ṭarrāzī » devint « Tarazī », la consonne emphatique /ṭ/ étant rendue par un simple /t/. Ce phénomène est largement attesté pour de nombreux autres patronymes de la région levantine[3].
Description du site avant le 7 octobre 2023
Témoin d’une époque où les maisons incarnaient prestige et raffinement, la maison Tarazī constitue un exemple majeur de l’architecture résidentielle de Gaza entre la fin de la période ottomane et la période du mandat britannique (1917-1948). Cette maison fut la première construite dans ce secteur – à l’ouest de Gaza – lors de l’expansion de la ville, à une époque où la rue ʿUmar al-Mukhtār n’était encore qu’une route sablonneuse empruntée par les habitants pour conduire leurs animaux vers la mer[4].
La maison Tarazī illustre ainsi la transition entre la maison traditionnelle à cour intérieure (fināʾ) et les nouvelles formes d’architecture moderne du début du XXᵉ siècle : l’introduction de parcelles isolées, de jardins désormais visibles depuis la rue et de bâtiments implantés en retrait de la voirie. Les constructions se passent de cour centrale, tandis que les pièces s’ouvrent progressivement vers l’extérieur grâce à des fenêtres donnant sur la rue. Contrairement aux maisons traditionnelles du vieux Gaza, qui étaient mitoyennes, l’adoption des retraits par rapport aux limites des parcelles et aux rues crée de nouveaux espaces intermédiaires entre les bâtiments[5]. Ce phénomène est étroitement lié à l’émergence d’une bourgeoisie urbaine palestinienne et de leur déplacement vers les nouveaux quartiers périphériques.
La maison Tarazī (fig.1)
Selon l’historien al-Mughni, c’est Khiḍr Anṭūn Rizq Tarazī qui fit construire la maison en 1930[6]. Une plaque (fig. 10), vraisemblablement apposée sur l’une des façades lors de l’édification de la maison, atteste également cette hypothèse. La plaque porte une inscription en arabe : Khiḍr Tarāzī wa-Ikhwānuhu, sanat 1930 (« Khidr Tarazi et ses frères, année 1930 »). Cette inscription renvoie à l’identité du propriétaire Khiḍr Anṭūn Rizq Tarazī, qui est associée à la construction de l’édifice et constitue un précieux témoignage de son histoire.
La demeure, bâtie en pierre de taille calcaire, présente une surface bâtie d’environ 335 m². Elle est implantée au sein d’une parcelle de près de 2 100 m² comprenant des espaces verts, un verger irrigué (bayyāra) — probablement planté d’agrumes — ainsi qu’un jardin, visibles depuis la rue[7]. La façade principale, orientée au sud et ouverte sur la rue ʿUmar al-Mukhtār, s’organise selon une composition symétrique de part et d’autre d’une véranda centrale. Cette dernière est constituée d’un portique à trois travées couvertes de voûtes sur arcs brisés, portées par huit fines colonnes monolithes en marbre surmontées de chapiteaux corinthianisants. L’ensemble confère à l’élévation une monumentalité caractéristique des demeures bourgeoises de la fin de la période ottomane (fig. 7 à 9). Cette galerie constitue l’élément dominant de l’élévation et confère à l’édifice une forte monumentalité. On distingue notamment au-dessus de la porte d’entrée une baie centrale à remplage trilobé. Ce type de composition témoigne d’un goût pour les formes néogothiques et néomédiévales alors en vogue dans l’architecture levantine de la période ottomane tardive. Elle était occupée en dernier lieu par Suhayl Khiḍr Tarazī, l’un des propriétaires et fondateur du Kulliyyat Ghazza[8].
La maison comptait six pièces disposées autour d’un hall central (līwān) lui-même flanqué dans sa partie nord d’un līwān plus petit d’espaces de service ainsi que plusieurs vérandas. Le bâtiment a été réalisé en pierres de grès provenant de Biʾr al-Sabʿ (Beersheba) et liées à la chaux, tandis que les sols étaient revêtus de carreaux de ciment colorés et décorés de motifs végétaux ou géométriques[9] mesurant chacun 20 × 20 cm[10]. Les portes et les fenêtres, sont surmontées d’arcs brisés et d’auvents. Les fenêtres sont en bois, des grilles de protection en fer et des persiennes (shakhshīkha) en bois traditionnel[11] complètent l’ensemble[12].
La maison Tarazī figurait parmi les maisons typiques en pierre et à toitures plates. Les toitures plates de ce type étaient construites soit en béton, soit en bois et pierre. Le béton, préparé manuellement à partir de ciment, de gravier (provenant de Wādī Ghazza ou de Wādī al-Sharīʿa[13] à l’est de Gaza), de sable et d’eau, formait une dalle portée par des poutres métalliques en profilé « I » (duwāmir) espacées de 60 à 100 cm et reposant sur les murs porteurs[14].
Enfin, les matériaux de construction utilisés pour les murs porteurs de la maison incluaient le grès, les blocs de béton pleins et un type de pierre calcaire dite « qudsī ». Les blocs de béton étaient quant à eux fabriqués à partir d’un mélange de ciment, de gravier marin (zafzaf), de sable jaune et d’eau, moulé dans des coffrages en bois puis séché au soleil. Les murs porteurs ainsi réalisés avec ces matériaux présentaient alors une épaisseur comprise entre 30 et 40 cm, bien inférieure à celle des maisons traditionnelles[15].
Enfin, une seconde inscription coranique, non datée, gravée sur une plaque de marbre se trouvait historiquement au-dessus de l’entrée de la maison[16] et portait la formule coranique suivante : ۞ Wa mā bikum min niʿmatin fa-mina Allāh ۞ (« Tout bienfait que vous possédez vient de Dieu »)[17].
Dans ce contexte, la présence d’un verset coranique sur une maison associée à une famille chrétienne n’apparaît pas nécessairement contradictoire, comme l’ont montré Sheila S. Blair (Islamic Inscriptions, 1998) et Robert Hillenbrand (Islamic Art and Architecture, 1999), l’épigraphie architecturale au Proche-Orient aux XIXᵉ-XXᵉ siècles s’inscrit en effet dans une culture urbaine partagée, où les inscriptions religieuses, les formules de bénédiction et les mentions de propriété pouvaient être utilisées au-delà des appartenances confessionnelles. Les façades domestiques associaient fréquemment nom du commanditaire, date de construction et invocation à Dieu, dans un langage symbolique commun[18].
La maison Tarazī ne constituait pas seulement la résidence d’une famille notable étroitement liée à l’histoire sociale et économique de la ville ; elle devint, dans les années 1940, un véritable pôle éducatif lorsque le ministère de l’Éducation (Wizārat al-maʿārif) la loua pour y installer une école d’enseignement secondaire (madrasat Ghazza al-thanawiyya) qui resta en fonction durant des décennies avant d’être fermée puis abandonnée pendant plusieurs années[19].
Description du site après le 7 octobre 2023
Selon le rapport de la municipalité de Gaza[20], faisant état des destuctions du patrimoine entre le 7 octobre 2023 et le 11 février 2024, la maison Tarazī a été bombardée à plusieurs reprises par l’armée israélienne, ce qui a entraîné d’importants dommages sur plusieurs parties du bâtiment[21].
En janvier 2025, le Rapport sur les dommages dans la bande de Gaza, janvier 2025,fait état de la destruction totale de la maison, bien que les fondations demeurent encore visibles sur les photographies, à la suite de deux séries de bombardements consécutives survenues en 2024 (fig. 15, 16).
En mai 2026, la maison est entièrement détruite, y compris ses fondations (fig. 17, 18).
Sources bibliographiques
ʿAbd al-Bāqī Ibrāhīm, al-Bayt al-Islāmī: Takhṭīṭuhu wa Waẓīfatuhu, Le Caire, Dār al-Maʿārif, 1984.
al-ʿĀrif ʿĀrif, Taʾrīkh Ghazza, Jérusalem, Maṭbaʿat Dār al-aytām, 1943.
Blair Sheila S., Islamic Inscriptions, Edinburgh University Press, 1998.
Fathy Ḥasan, ʿImārat al-Fuqarāʾ, Le Caire, al-Majlis al-Aʿlā lil-Thaqāfa, 1997.
Hillenbrand Robert, Islamic Art and Architecture, Londres, Thames & Hudson, 1999.
al-Mubayyiḍ Salīm ʿArafāt, Ghazza wa qiṭāʿuhā : dirāsa fī khulūd al-makān wa ḥaḍārat al-sukkān min al-ʿaṣr al-ḥajarī l-ḥadīth ḥattā l-ḥarb al-ʿālamiyya al-ūlā, Le Caire, al-Hayʾa al-miṣriyya al-ʿāmma li-l-kitāb [General Egyptian Book Organization], 1987.
al-Mughni Nihad, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza [Le patrimoine architectural de Gaza], Ramallah, RIWAQ – Centre for Architectural Conservation, 2007.
Lane Edward William, Arabic-English Lexicon, Londres, Williams & Norgate, 1863-1893.
Ṭabbāʿ (al-) ʿUthmān, Itḥāf al-aʿizza fī taʾrīkh Ghazza, Gaza, Maktabat al-Yāzijī, Gaza, 1950, 4 vol.
ICOMOS Palestine, Initial Report on the Cultural Heritage Devastations in Gaza Strip and the Palestinian Occupied Territories, 2024.
Sources iconographiques

Fig. 1. Plan de la maison Tarazī. © Nihad Al-Mughni, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, fig. 145, p. 168.

Fig. 2. Clôture extérieure de la maison Tarazī et de la rue ʿUmar al-Mukhtār, d’est en ouest, 1959 (voir flèche orange) ©Page Facebook du journal Iqtiṣād al-balad .

Fig. 3. Maison Tarazī et de la rue ʿUmar al-Mukhtār en 2009. ©Page facebook de l’association A.S.S.H.

Fig. 3. Façade est de la maison Tarazī (non datée). © Ayman al-Balbīsī, écrivain, chroniqueur et chercheur palestinien originaire de Gaza.

Fig. 4. Rima Nasser Tarazi avec la famille de son mari Khiḍr Anṭūn Rizq à Gaza, 1956. © The Palestinian Museum Digital Archive.

Fig. 5. Une photo montrant Khiḍr Anṭūn Rizq Tarazī, à droite, Malvina Tarazī, à gauche et leur fils Anṭūn au milieu, prise devant l’Université américaine de Beyrouth en 1946. © The Palestinian Museum Digital Archive.

Fig. 6. Blason moderne de la famille Tarazi, composition héraldique finalisée en 2018 à partir d’un projet initié en 1974 par William Hafiz Dawood Tarazi, intégrant la croix de Jérusalem, l’étoile de Bethléem, un soleil figuré et l’initiale de la famille Tarazi. Les deux épées croisées surmontées d’un heaume symbolisent, aux dires de la famille, le pouvoir croisé qui a dominé Jérusalem de 1099 à 1187. © Tarazi Family Website, 2021.

Fig. 7. Vue du porche d’entrée, façade principale de la maison Tarazī (non datée). © Institute for Palestine Studies.

Fig. 8. Vue du porche d’entrée et des fenêtres donnant sur la rue (non datée), côté sud. © Institute for Palestine Studies.

Fig. 9. Façade principale de la maison Tarazī en août 2023, côté sud. © Wael Shehab.

Fig. 10. Plaque posée sur une des façades de la maison et mentionnant la date de construction 1930, encore en place en août 2023. © Wael Shehab.

Fig. 11. Façade est de la maison en août 2023. © Wael Shehab

Fig. 12. Façade ouest et morceau de la façade nord de la maison en août 2023. © Wael Shehab

Fig. 13. La maison après octobre 2023 (sans date précise). © ICOMOS Palestine. Initial Report on the Cultural Heritage Devastations in Gaza Strip and the Palestinian Occupied Territories, 2024.

Fig. 14. Vue de l’extérieur de la maison, depuis la rue, après octobre 2023 (sans date précise). © ICOMOS Palestine. Initial Report on the Cultural Heritage Devastations in Gaza Strip and the Palestinian Occupied Territories, 2024.

Fig. 15. La maison en janvier 2025. © Photographie tirée du Rapport sur les dommages dans la bande de Gaza, janvier 2025.

Fig. 16. La maison en janvier 2025. © Photographie tirée du Rapport sur les dommages dans la bande de Gaza, janvier 2025.

Fig. 17. La maison et son terrain en mai 2026. Les ferronneries de fenêtre sont encore visibles. © Wael Shehab.

Fig. 18. La maison et son terrain en mai 2026. Les ferronneries de fenêtre sont encore visibles. © Wael Shehab.
[1] Jonathan Bloom, Sheila Blair (dir.), The Grove Encyclopedia of Islamic Art and Architecture, Oxford University Press, 2009, vol. 3, p. 346.
[2] Voir les entrées « ṭirāz, ṭarrāz », dans Edward William Lane, Arabic-English Lexicon, Londres, Williams & Norgate, 1863-1893, Book I, Part 5, p. 1830 ; et Hans Wehr, A Dictionary of Modern Written Arabic, éd. par J. Milton Cowan, Wiesbaden, Harrassowitz, 1979 [4e éd.], p. 681.
[3] Kees Versteegh, The Arabic Language, Edinburgh University Press, 2014 [2e éd.], p. 223-226 ; Peter T. Daniels, William Bright (dir.), The World’s Writing Systems, Oxford University Press, 1996, p. 561-564.
[4] ICOMOS Palestine, Initial Report on the Cultural Heritage Devastations in Gaza Strip and the Palestinian Occupied Territories, 2024, p. 10.
[5] Nihad al-Mughni, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, p. 167-169.
[6] [6] Il est intéressant ici de signaler la variante proposée par Palestine Studies, qui indique que Khiḍr Anṭūn Rizq Tarazī aurait acquis la maison (construite) et son verger d’agrumes auprès de Saʿīd al-Ḥusaynī.
[7] Nihad al-MUGHNI, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, p. 169.
[8] Il s’agit d’un établissement scolaire offrant des enseignements de la maternelle au collège, fondé le 11 octobre 1942. al-ʿĀRIF ʿĀrif, Taʾrīkh Ghazza, p. 264.
[9] Nihad al-Mughni, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, p. 167.
[10] Ibid., p. 169.
[11] Pour la shakhshīkha et les systèmes de ventilation traditionnels ottomans, voir Fathy Ḥasan, ʿImārat al-Fuqarāʾ, Le Caire, al-Majlis al-Aʿlā lil-Thaqāfa, 1997, p. 87-104, 112-118 ; Ibrāhīm ʿAbd al-Bāqī, al-Bayt al-Islāmī: Takhṭīṭuhu wa Waẓīfatuhu, Le Caire, Dār al-Maʿārif, 1984, p. 160-168, 172-180 ; Ibrāhīm ʿAbd al-Bāqī, al-ʿImāra al-Islāmiyya fī Miṣr, Le Caire, al-Hayʾa al-Miṣriyya al-ʿĀmma lil-Kitāb, 1993, p. 225-232.
[12] Nihad al-Mughni, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, p. 169.
[13] Sur l’usage des matériaux alluviaux (Wādī Ghazza, Wādī al-Sharīʿa) dans la construction traditionnelle gazaoui et palestinienne, voir notamment A. GILADI, Earth, Stone and Brick. Domestic Architecture and Building Materials in the Southern Levant (Late Ottoman Period), Oxford, Archaeopress, 2003 ; UNITED NATIONS DEVELOPMENT PROGRAMME (UNDP), PALESTINIAN NATIONAL AUTHORITY (PNA), Reports on Construction Materials and the Building Sector in Palestine, Jérusalem / Ramallah, UNDP Programme of Assistance to the Palestinian People, 2002-2012.
[14] Nihad al-Mughni, Al-turāth al-miʿmārī li-madīnat Ghazza, p. 167-169.
[15] Ibid.
[16] https://gazacultrualsector.palestine-studies.org/ar/node/4821
[17] Ce verset correspond à la sourate al-Nahl, verset 53. Traduction : Le Coran (traduction Denise Masson, 1967), trad. Denise Masson, Paris, Gallimard/UNESCO, 1967, sourate XVI An-Nahl, v. 53, p. 374.
[18] Voir Sheila S. Blair, Islamic Inscriptions, Edinburgh University Press, 1998 ; Robert Hillenbrand, Islamic Art and Architecture, Thames & Hudson, 1999.
[19] Page facebook du journaliste et historien Ayman al-Balbessi
[20] Gaza Report 4, p. 66.
[21] https://gazacultrualsector.palestine-studies.org/ar/node/4821
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Syrine Saltaji (1 juin 2026). n° 23 – Maison Tarazī. Gaza Histoire, inventaire d’un patrimoine bombardé. Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://gazahistoire.hypotheses.org/11968
