n°64 – Mosquée Kātib al-wilāya
- Arabe : جامع كاتب الولاية
- Translittération (IJMES): Jāmiʿ Kātib al-wilāya
- Autres dénominations : Masjid Kātib al-Wilāya, Jāmiʿ Kātib al-awliyāʾ, Jāmiʿ [Kātib] wilāyāt
Localisation
Vieille ville de Gaza, quartier d’al-Zaytūn, à proximité immédiate de l’église Saint-Porphyre, dont le terrain est mitoyen des façades sud et ouest de la mosquée (deux ou trois mètres seulement séparent le minaret de la mosquée du clocher de l’église). Les murs nord et est de la mosquée donnent sur la rue.

© Google Earth 2024.
Description du site avant le 7 octobre
Cette mosquée ancienne tire son nom d’une inscription, toujours visible au XXe siècle, située au-dessus de son entrée nord et qui en attribue la fondation à Aḥmad Bik (Bey) « secrétaire de la province (kātib al-wilāya) », c’est-à-dire fonctionnaire local de Gaza à l’époque ottomane (ce personnage n’est pas connu par ailleurs). Cette inscription est datée du « début de dhū l-qaʿda », mais la lecture de l’année est discutée : al-ʿĀrif et Sadek lisent 995 (soit octobre 1587), tandis que Max van Berchem préférait 965 (mi-août 1558) ; cette dernière date est considérée comme certaine par Sharon après agrandissement de la photo[1]. Néanmoins, plusieurs arguments permettent de dater en réalité la construction de la mosquée du xve siècle, à l’époque mamelouke. Une seconde inscription (fig. 7), sur la base du minaret, date en effet l’érection (ou la restauration, ar. ʿimāra) de ce minaret du 1er dhū l-ḥijja 835 / 30 juillet 1432, sur l’ordre d’al-Sayfī (= Sayf al-Dīn) Īnāl al-ʿAlāʾī, « représentant du noble sultanat à Gaza »[2] : il s’agit d’un mamelouk d’origine circassienne (dont le blason est représenté au milieu de l’inscription), qui occupait la fonction de gouverneur de Gaza depuis 831/1428 pour le compte des Mamelouks du Caire et devint par la suite sultan (en 857/1453). Or, d’après les analyses architecturales de M. Sadek, le minaret est postérieur à la salle de prière. En mobilisant cette observation et d’autres arguments architecturaux[3], M. Sadek propose que la salle de prière et le minaret remontent tous deux à l’époque mamelouke, tandis que les seules constructions dues à Aḥmad Bik seraient l’īwān sud et l’entrée nord de la mosquée[4].
Bien qu’elle soit attribuée à un fonctionnaire ottoman, la mosquée a donc été construite à l’époque mamelouke, comme la plupart des sanctuaires musulmans de Gaza, sous le patronage d’un émir célèbre[5]. Selon al-ʿĀrif, une certaine légende locale entourait la mosquée : « certains croient que celui qui a construit cette mosquée est ʿAmr b. al-ʿĀṣ, lors de sa conquête de Gaza », sur ordre du calife ʿUmar de construire une mosquée auprès de chaque église chaque fois que c’était possible ; en outre, « on dit que c’était à l’origine un monastère qui s’appelait Dayr Kātib Salm al-Faḍāʾil »[6]. M. Sadek précise qu’aucune des deux affirmations n’est compatible avec l’architecture du bâtiment. Notons également que rien ne prouve qu’une église était située à proximité du site lors de la conquête islamique, l’église Saint-Porphyre actuelle étant plus tardive (fiche n° 32).
L’état de l’édifice à la fin du XXe siècle a été décrit de manière détaillée par M. Sadek, qui en a également dressé le plan (ci-dessous). La mosquée, enclose, mesure environ 28 m sur 15,40 m et est située 0,45 m au-dessous du niveau de la rue. Elle est dotée d’une cour non couverte ouvrant sur la salle de prière à l’est et sur un iwan au sud. L’ensemble est construit en calcaire et mortier, avec une utilisation limitée du marbre et du bois.
La façade est (fig. 1) comprend l’entrée orientale de la mosquée et le minaret ; trois ou quatre boutiques s’y appuient. La façade nord, irrégulière, se compose de deux parties : la première correspond au mur nord de la salle de prière (deux boutiques s’y appuient) ; la seconde correspond au mur nord de la cour et comprend le portail ottoman de la mosquée. Les murs ouest et sud donnent sur les bâtiments voisins, dont l’église grecque-orthodoxe Saint-Porphyre. Le minaret s’élève à l’angle sud-est de la mosquée, à partir du toit de celle-ci.
Dans la partie ouest de la cour, se trouvent le réservoir d’eau, ainsi que des toilettes (ajoutées par l’administration des waqfs de Gaza). D’après M. Sadek[7], des sources juridiques attestent que, au milieu du XIXe siècle, un homme était chargé d’approvisionner la mosquée en eau (1 000 qirba-s annuelles) pour les besoins rituels : celle-ci était probablement stockée dans ce réservoir.
La salle de prière (fig. 4), de plan rectangulaire, est subdivisée en six travées, couvertes chacune d’une voûte sur croisée d’ogives (4,20 m de hauteur) et communiquant par des arcs en ogive. Les voûtes reposent sur deux colonnes circulaires en marbre surmontées d’un chapiteau corinthien et sur des demi-piliers muraux.
Le miḥrāb, aménagé dans une niche semi-circulaire encadrée d’un arc en ogive, est aujourd’hui masqué par des carreaux modernes.
La chaire (minbar), en marbre et en pierres, surmontée d’une petite coupole, est probablement postérieure. Sur les pans nord et sud du siège du prédicateur, des panneaux décoratifs en marbre (0,78 x 0,60 m) sont ornés de motifs géométriques et végétaux (fig. 5). Ils appartenaient probablement à l’origine à un même ensemble provenant d’un autre édifice mamelouk. Au sud du minbar, dans le mur de qibla, s’ouvre une porte donnant sur un débarras.
Dans le mur nord de la salle de prière, une profonde niche est visible, dans laquelle M. Sadek propose de voir une ancienne ouverture de porte.
Dans le mur sud, une ouverture donne sur 6 marches qui conduisent à une autre ouverture de porte, aujourd’hui fermée par une porte métallique, à partir de laquelle un escalier donne accès au toit de la cour. M. Sadek date cet aménagement de l’époque ottomane.
Le mur ouest est percé d’une porte et de deux fenêtres donnant sur la cour ; la porte originelle était plus large (2,80 m) et a été en partie murée. Au-dessus de la fenêtre nord se trouvent des restes de décor, dans un cadre en forme d’escalier, aujourd’hui difficilement identifiables (au centre se trouve une ouverture ronde ornée d’une étoile à huit branches).
Le minaret est un fût octogonal élevé sur une base carrée. Sa hauteur depuis le niveau de la rue jusqu’au sommet s’élève à 17,55 m. L’intérieur du minaret est circulaire et muni d’un escalier en colimaçon en calcaire. Sur la face est du socle, à 3,45m au-dessus du niveau de la rue, se trouve l’inscription de 835/1432 citée ci-dessus.
Une frise de marbre indique l’emplacement du balcon originel, détruit pendant la Première Guerre mondiale, après laquelle le minaret fut surélevé (fig. 3).
La partie construite sous les Ottomans consiste en deux éléments :
– Le portail d’entrée nord (aujourd’hui muni d’une porte métallique), dont le linteau de marbre porte l’inscription au nom d’Aḥmad Bek citée plus haut.
– L’iwan sud accolé à la salle de prière, composé de deux parties, ouvert sur la cour par des arcs en ogive et couvert de deux coupoles rondes. Sur la façade de l’iwan côté cour, M. Sadek localise une inscription incomplète sur une plaque de marbre. Selon Max van Berchem, qui la lut en 1894, la localisation de cette inscription était la suivante : « À l’intérieur de l’enclos, plaque de marbre encastrée dans le tympan de l’arcade à l’entrée du sanctuaire »[8]. Selon Sadek, cette inscription n’est pas en place et commémore la fondation d’une (autre) mosquée à Bāb al-Baḥr (porte de la Mer aujourd’hui disparue, à l’ouest de Gaza). Selon Sharon, qui s’appuie sur la fiche manuscrite de M. van Berchem, l’inscription commémorerait la construction/restauration (ʿamara) d’une mosquée (masjid) ainsi que (probablement) la dotation en waqf de la moitié de trois salles (qaʿāt) dans le quartier de Bāb al-Baḥr et d’une salle […] ; le donateur, dont le nom n’est pas préservé, s’en réservait de son vivant la supervision (naẓar), qui passerait ensuite au plus avisé (al-arshad) de ses fils.
Postérieurement à la description de M. Sadek, la mosquée Kātib al-Wilāya a fait l’objet de travaux de restauration et d’entretien achevés en 2016 (consolidation du minaret, réparation d’infiltrations d’eau de pluie) selon un article de Arabi Post. Un court reportage vidéo d’al-Jazeera permet de noter plusieurs modifications dans la salle de prière (fig. 8) : le minbar n’est plus en place, les carreaux modernes du mihrab ont été ôtés, les colonnes dotées d’un nouveau revêtement, qui laisse néanmoins apparents les chapiteaux corinthiens. Dans ce reportage, comme sur divers sites d’information et réseaux sociaux, l’accent est mis sur le voisinage entre la mosquée Kātib al-Wilāya et l’église Saint-Porphyre, perçu comme un symbole de coexistence religieuse entre chrétiens et musulmans à Gaza.
Sources bibliographiques
al-ʿĀrif ʿĀrif, Taʾrīkh Ghazza [History of Gaza], al-Quds [Jerusalem], 1943, p. 339.
Sadek Mohamed-Moain, Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, Berlin, 1991, p. 133-144. Une fiche synthétique du même auteur sur la mosquée Kātib al-Wilāya est disponible en cinq langues sur le site « Explore » de Museum with no frontiers.
Sharon Moshe, Corpus Inscriptionum Arabicarum Palaestinae, vol. 4: -G-, Leyde, Brill, 2009, p. 30 et inscriptions 65, 72 et 83.
Arabi Post, هلال وصليب في غزة.. مسجد عثماني وكنيسة رومية يجتمعان في نفس الساحة رمزاً للتعايش [Le croissant et la croix à Gaza. Une mosquée ottomane et une église grecque réunies en un même lieu : un symbole de coexistence], 29 septembre 2022 (consulté le 16 mai 2026).
Moain Sadeq, « Mosque of Katib al-Wilaya (Gaza, Palestine) », Museum With No Frontiers (MWNF), s.d. : https://explore.museumwnf.org/itineraries/c-pa/i-69/si-78/m-824/lan-fr.
- Sources iconographiques avant destruction

Fig. 1. La mosquée, son minaret et sa façade est (avec l’entrée sur la droite). En arrière-plan, le clocher de l’église voisine, dans M. Sadek, Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, Berlin, 1991, ill. 145.

Fig. 2. Façade est de la mosquée, 2022. © Journal Arabi 21

Fig. 3. Fig. 2. Vue du minaret avant la Première Guerre mondiale, dans M. Sadek, ill. 146 (d’après Hermann Thiersch, Pharos, Antike, Islam und Occident, Leipzig/Berlin, 1909, p. 250, ill. 542).

Fig. 4. Vue de la salle de prière : mur de qibla avec mirḥāb et minbar à gauche, travées délimitées par des arcs brisés reposant sur des colonnes surmontées de chapiteaux corinthiens, dans Sadek, ill. 152.

Fig. 5. Détail du minbar : l’un des panneaux de marbre ornés de motifs géométriques et végétaux, d’après M. Sadek, ill. 155.

Fig. 6. Le minaret de la mosquée Kātib al-wilāya, à proximité du clocher de l’église Saint-Porphyre. Source : rahimabaid, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons (photographie prise le 1er janvier 2005) https://web.archive.org/web/20161113020848/http://www.panoramio.com/photo/41805293

Fig. 7. L’inscription mamelouke du minaret (835/1432). Source : Issa Freij & Garo Nelbendian, Jérusalem. © Museum With No Frontiers (MWNF) https://explore.museumwnf.org/itineraries/c-pa/i-69/si-78/m-824/lan-fr (consulté le 15 mai 2026)

Fig. 8. Capture d’écran du reportage d’al-Jazeera, montrant la salle de prière après la restauration de 2016.

Fig. 9. Façade nord de la mosquée (non datée). Photo tirée d’un reportage Palestine tv
Plan de la mosquée Kātib al-Wilāya

Légende : 1. entrée est ; 2. cour ; 3. salle de prière ; 4. débarras ; 5. minaret (inscription mamelouke) ; 6. entrée nord (inscription ottomane) ; 7. īwān sud ; 8. réservoir d’eau.
Coupe de la mosquée (section AA sur le plan)

Source : Sadek 1991, ill. 141 (plan) et 142 (coupe).
État du site actuel
Des informations contradictoires circulent au sujet de l’état actuel de la mosquée.
Selon un article d’al-Jazeera de janvier 2024, la mosquée Kātib al-Wilāya a été endommagée lors du bombardement de l’église voisine le 19 octobre 2023.
Une page du programme « Documenting the genocide » de l’Institute for Palestine Studies mentionne un bombardement israélien ayant ciblé la mosquée le 20 octobre 2023, détruisant le bâtiment et des maisons voisines. La source de l’information et de la date est le site Genocide in Gaza (qui vise à documenter les crimes commis à Gaza). La source de la photographie accompagnant le texte et représentant une mosquée détruite est un article de TRT News du 8 janvier 2024. Néanmoins, dans ce dernier article, même si la photographie est insérée dans un passage du texte évoquant l’église Saint-Porphyre et la mosquée Kātib al-wilāya, elle n’est pas légendée comme telle ; en tout cas, les ruines visibles sur la photo ne sont pas celles de la mosquée Kātib al-Wilāya : l’architecture correspond plutôt à celle de la mosquée al-‘Umarī, dont la destruction est avérée.
La mosquée (sous le nom de Katib Wilayat Mosque) est classée « not damaged » dans le rapport de janvier 2025 du Centre for Cultural Heritage Preservation, placé sous la tutelle du ministère palestinien du Tourisme et des Antiquités, intitulé Damage and Risk Assessment of Cultural Heritage Under Attack in the Gaza Strip. Elle ne figure pas dans la liste des sites endommagés vérifiée par l’UESCO (mise à jour du 24 mars 2026).
La contradiction des informations sur l’état de la mosquée a été relevée par les contributeurs de la page Wikipédia en anglais (voir la Discussion/Talk), qui ont modifié l’article en conséquence.
Sources vidéo
al-Jazeera Mubasher, جامع وحكاية.. مسجد كاتب ولاية في قطاع #غزة [Une mosquée, une histoire. La mosquée Kātib Wilāya dans la bande de Gaza] ; reportage de 4’31, vidéo publiée le 9 juin 2017, consultée le 17 mai 2026.
Vidéo Tiktok du 5 novembre 2025, consulté le 26 mai 2026 : https://www.tiktok.com/@hamza_ghazali.26/video/7569043993112202514
[1] Texte arabe et traduction dans M. Sadek, Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, Berlin, 1991, p. 143-144 ; M. Sharon, Corpus Inscriptionum Arabicarum Palaestinae, vol. 4 : -G-, Leyde, Brill, 2009, n° 83 ; Thésaurus d’épigraphie islamique n° 32281 (avec bibliographie et photographie en couleurs).
[2] Texte arabe et traduction dans M. Sadek, Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, op. cit., p. 142-143 ; M. Sharon, Corpus Inscriptionum Arabicarum Palaestinae, op. cit., n° 65 ; Thésaurus d’épigraphie islamique, n° 9749 (avec bibliographie).
[3] M. Sadek, Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, op. cit., p. 133-134.
[4] La date de 735 de l’hégire qui est indiquée sur la façade moderne de la mosquée n’est confirmée par aucune source connue.
[5] Sur la façade nord de la mosquée une plaque moderne indique la date du 12 Rabi’ al-awwal de l’année 735 de l’Hégire comme date de fondation de la mosquée. Cette information ne repose, d’après les sources disponibles, sur aucune preuve historique connue. Il est donc probable que cette date résulte d’une lecture erronée de l’inscription fondatrice du minaret (835).
[6] al-ʿĀrif, Taʾrīkh Ghazza [History of Gaza], al-Quds [Jérusalem], 1943, p. 339, notice d’une demi-page consacrée à la mosquée.
[7] M. Sadek Die mamlukische Architektur der Stadt Gaza, op. cit., p. 134.
[8] Fiche manuscrite issue de ses archives, reproduite dans M. Sharon, inscription n° 72, pl. 18.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Mathilde Boudier (8 juin 2026). n°64 – Mosquée Kātib al-wilāya. Gaza Histoire, inventaire d’un patrimoine bombardé. Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://gazahistoire.hypotheses.org/12243
